De nécessite vertu

De nécessite vertu

samedi 9 septembre 2017

Violence du moyen, Arnaud Roustan




  Comme le titre ne l’indique pas, ce roman est tout sauf moyen. C’est même un excellent récit sur la médiocrité humaine. Cette médiocrité étant le bien le mieux partagé, on y sera tous sensible. Violence du moyen ou le moyen de se faire violence.

 Un métier d’avenir. Le protagoniste principal, Aymeric Corbot, est rédacteur au « Bureau des Lettres Anonymes ». L’incapacité à s’exprimer des uns, le foisonnement des petites lâchetés des autres, la malveillance galopante de certains devaient bien profiter à un type comme Aymeric Corbot. Des clients sollicitent donc sa plume. Ils ont toutes sortes de dilemmes ou de mauvaises intentions. Les demandes ne se démentent pas. Le « Bureau » est une sorte de courrier du cœur d’un genre nouveau. Ici, les cœurs sont sombres et malmenés.

 Sébastien Boffret est son client le plus investi. Anti-héros d’excellence, ce quadragénaire inactif qui semble en bout de course s’est amouraché de sa voisine Carole à qui il n’ose pas se déclarer. Il fait donc appel à Corbot pour qu’il use de toute sa science épistolaire. Les lettres exigées ne s’apparentent guère à une romance, même sans paroles. Si des harceleurs se justifient en parlant d’amour, Sébastien Boffret aime passionnément sa voisine… L’obsession, ce joli prélude à la tragédie. « Le viol, c’est comme la confiture d’orange, ça parle à l’imagination »… Boffret ne se contente pas d’imaginer. Il passe alors par la case prison, pour vingt-cinq ans (si tous les violeurs pouvaient, a minima, connaître une telle condamnation…). L’ironie, cruelle, veut que la charmante Carole s’était renseignée auparavant au fameux Bureau pour savoir qui était son opiniâtre prétendant… Parce qu'elle « s'est attachée à ces lettres et, plus encore, à l'homme qu'il y a derrière. Évidemment, il y a parfois quelque chose d'effrayant à les lire – elles sont d'ailleurs de plus en plus menaçantes – mais... ». Psychologie féminine… S’ensuit une correspondance entre Corbot et Boffret, à l’initiative de ce dernier. Ils se lient d’amitié. Corbot propose à son compère inattendu de lui trouver des correspondants pour égayer son quotidien carcéral. Finalement, tout ne va pas si mal dans le plus mauvais des mondes.

 Savoir se débarrasser de la morale, c’est encore la meilleure façon d’écrire de belles pages. De s’en donner les moyens, au moins. Arnaud Roustan l’a bien compris. Pas de triche dans ce premier roman maîtrisé où le subtil fréquente la rudesse dans un concubinage réussi. La langue est impeccable. Plusieurs registres de style selon les personnages. On trouve de bonnes formules : « la multitude est l’homéopathie du divin » ; « le drame des vies d’aujourd’hui, c’est de manquer d’évènements ; vous vous êtes montré terriblement réactionnaire » ; « adolescence : âge où l’on s’exprime sur des choses qu’on n’a jamais éprouvées, ce qui laisse plus fertile l’imagination »…

 L’alternance entre le récit et les correspondances rythme sans fausses notes l’histoire. Se dégage un roman épistolaire enchâssé dans le récit. C’est finalement moins l’âpreté et la cruauté qui dominent qu’une certaine mélancolie, un désabusement amusé. Corbot, personnage principal, est un être intelligent qui ne s’extirpe pas de la banalité des jours et se contente de sa médiocrité en songeant à ses aspirations qui n’ont pas abouties. Ecrire à la place des autres, c’est forcément hériter un peu de leur fidélité au malheur et se rappeler au sien.

 Dans Violence du moyen, ce qui se passe est d’une certaine manière moins cruel et moins dévastateur que ce qu’il ne s’est pas passé. C’est une sorte d’histoire d’amour avortée avec la vie que les personnages trimbalent chaque jour que Dieu fait. Voilà un roman mordant, malin, ironique, assez émouvant, dérangeant juste ce qu’il faut. Aussi original que le quotidien morose et désenchanté de ses protagonistes.


Violence du moyen, Arnaud Roustan, Editons l'Âge d'Homme 


samedi 11 février 2017

La jeunesse est lente à mourir : Adios de Thomas Morales




 « A vouloir vivre avec son temps, on meurt avec son époque » écrivait Stendhal. Ca ne risque pas d’arriver à Thomas Morales qui, avec son recueil de chroniques, Adios, régale et émeut en prouvant combien c’était mieux avant.

 Plus qu’un simple recueil de chroniques (parues dans Causeur, Service littéraire, Valeurs actuelles…), Adios dessine les contours d’une carte du Tendre, une cartographie du (bon) goût où la nostalgie, explorée et magnifiée, reprend ses lettres de noblesse : « Regarder en arrière ne signifie pas abandonner mais résister » souligne à raison Thomas Morales.
 Dans un juste et touchant avant-propos, une sensibilité passe, élégante et fort bien retranscrite, autour de laquelle nous nous retrouvons comme autour d’un feu : « Nous savions reconnaître l’instruction d’un homme à d’imperceptibles détails, la façon de prononcer  un nom propre ou de payer une tourner au café. (…) De cette époque brouillonne, nous avions compris le sens de l’histoire. Il tournerait en notre défaveur. Un à un, tout ce qui faisait notre singularité serait piétiné, souillé, avili ».

 Adios serpente entre les années 50 et 80. Ces décennies sont fredonnées du bout des livres. Rutilent sur les écrans de cinéma, à la télé, à la radio ; vibrent avec le sport ; rugissent sous les carrosseries des automobiles (Thomas Morales en est un passionné dont l’expertise n’est plus à démontrer depuis son Dictionnaire élégant de l’automobile). Le titre du recueil renvoie au merveilleux roman du même nom de Kléber Haedens, fratriarche à demi oublié aujourd’hui (à noter la biographie que lui a consacrée Etienne de Montety) à qui l’on doit les tendresses déchirantes de L’air du pays ou du Salut au Kentucky, des ravissements mélancoliques comme L’été finit sous les tilleuls, ainsi qu’une gaillarde Histoire de la littérature française qui, dans un monde idéal, dessilleraient les yeux estudiantins, dispenserait le panache aux jeunes hommes, l’honnêteté aux jeunes femmes.

  C’est l’art de vivre à la française qu’on retrouve dans les pages d' Adios. Cet art de vivre si précieux qui disparaît sans émouvoir grand monde. Au contraire de Thomas Morales qui pourrait emprunter au Deslauriers de la fin de L’Education Sentimentale : « c’est là ce que nous avons eu de meilleur ! ». On pense aussi aux personnages de Michel Mohrt, le genre « à ne jamais s’en remettre ». De quoi donc Thomas Morales ne se remet-il pas ?

 Des jolies choses comme « l’érotisme langoureux et le charme vipérin » du carré magique de La Piscine (Romy Schneider, Jane Birkin, Delon, Ronet) ; le spleen frondeur des personnages des Tricheurs ; l’aplomb des actrices italiennes, le vrombissement suave de leurs films ; le surgissement de Martine Carol, les filles en robe Vichy, les flirts dans « une douceur de soir d’été parisien, mallarméenne » chez René Fallet ; les chansons de Nino Ferrer, les dialogues d’Audiard (« C’était une époque, les années 60-70, où le cinéma avait des lettres », les films de Lautner, la gueule de Gabin, les cabrioles de Belmondo ; la grâce de Jean-Claude Pirotte, le poignant Berthet, les dons de Patrick Besson, la prose calibrée de Jacques Perret, le déroutant Enard, la mélancolie vagabonde de Blondin, les correspondances des Hussards, les promenades de Léon-Paul Fargue ou d’André Hardellet ; la bonne bouffe, les Roland-Garros tendance Patrice Dominguez, Lui première jeunesse…

 Ces chroniques révèlent la nostalgie d’une époque que l’on n’a pas connue : c’est la plus vénéneuse, la plus séduisante. Thomas Morales montre que de « simples » chroniques peuvent révéler un vrai bel écrivain. Aux charmes des évocations s’ajoutent de bravaches saillies, de jolies émotions et ce qu’il faut de causticité. La belle santé de la prose s’accompagne de formules ajustées (« Dans chaque grand écrivain sommeille un dictateur débonnaire ») et d’impeccables rythmiques (« Il y a des lectures indispensables, des rituels d’été, des manies de vieux garçon, des errements de bords de Seine »). Tout séduit, tout enivre dans ces pages.



 Adios  de Thomas Morales, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 172 pages. 

samedi 20 février 2016

Le silence, Jean-Claude Pirotte


  Lorsqu’est publié le livre posthume d’un écrivain qui compte beaucoup pour soi, on ne peut s’empêcher d’avoir une prudence de Sioux. Quelques péripéties trop bien connues – texte inachevé, ou au contraire achevé… par d’autres, tentative pas toujours louable de l’éditeur… – rôdent dans les têtes. Toute pensée de ce genre sera d’emblée dissipée à la lecture de la publication, chez Stock, du récit posthume de Jean-Claude Pirotte (disparu en mai 2014), Le Silence.

 Au préalable, il convient de saluer la si juste et jolie préface de Philippe Claudel : « Poète d’une littérature d’ébriété et d’émiettement, Pirotte à construit sa propre légende, celle d’un errant misérable (…) à qui le tabac et le vin, les livres, la vie fragile des hommes, les étoiles et les paysages, donnaient quelques joies durables et des raisons, sinon d’espérer, du moins de supporter l’épreuve du jour ». On a rarement parlé aussi admirablement de l’auteur d’Une adolescence en Gueldre (2006).

 Le silence est un livre aussi énigmatique et enivrant que l’était son auteur. Mince et délicat (80 pages écrites en 2011 – « je n’ai pas l’âge romanesque » écrit Pirotte), ce récit assez singulier est une sorte de recueil construit en brefs chapitres qui sont autant de souvenirs (l’enfance, le travail des vendanges, les amitiés…), de témoignages, de descriptions de paysages. C’est un ressassement merveilleux qui rappelle les derniers livres de Jacques Chardonne (notamment par le déroulé décousu d’une mémoire et de ses portraits, ainsi que par sa brièveté), dont Jean-Claude Pirotte est un digne héritier.  

 De ce « silence habité », sobre et profond, Pirotte tire un récit où la majesté de l’intime se déploie avec pudeur, élégance et poésie. C’est un livre subtil et souverain où souffle l’esprit. L’esprit du vin et de l’ivresse, aussi, avec ses nombreuses métaphores viticoles. « Je n’ai pas trouvé la poésie dans le vin, mais le vin dans la poésie. Dans ma cave, il n’y a pas de vin. Il n’y a que d’heureuses espérances ». Ce récit de déambulations est écrit avec la grâce du vague à l’âme, avec la mélancolie de celui qui tend la main vers sa jeunesse perdue.



 Le silence, Jean-Claude Pirotte, Stock.

dimanche 14 février 2016

Vies multiples de Jeremiah Reynolds, Christian Garcin



 En retraçant dans son dernier livre l’épopée de Jeremiah Reynolds, Christian Garcin redonne à la littérature ses lettres de noblesse romanesque. Jeremiah Reynolds fait partie de ces types qui font le bonheur des romanciers : ils sont tombés dans l’oubli ou l’anonymat.

 On se demande d’ailleurs bien comment. Jeremiah Reynolds, c’est l’aventurier par excellence. S’élançant au cœur du 19ème siècle, il a fait de sa vie une destinée ; de ses envies, des défis à relever. Découverte (probable) de l’Antarctique de laquelle il tira un récit qui influença Edgar Allan Poe (Les Aventures d'Arthur Gordon Pym), virée aux Amériques qui le fît devenir colonel de l’armée chilienne pendant la guerre civile, puis chef d’une troupe d’indiens Mapuches ; marin baleinier et auteur d’un récit de chasse du gigantesque cachalot blanc : Mocha Dick, en 1839 – Melville copiteur ? Pour le commun des mortels, précisions qu’il fut aussi avocat à New York et secrétaire particulier d’un commandant de navire. 59 ans d’une existence qui ressemble à la vie.

 Après une enfance à la Zola (miséreuse et vaguement orpheline), Jeremiah Reynolds voit son destin basculer en 1823, dans l’Ohio, lorsque le théoricien de « la terre creuse », John Cleves Symmes, vient donner une conférence. Sa théorie est la suivante : il pense que la terre aurait comme des portes d’entrées (sorte de cratères se trouvant aux pôles Nord et Sud et par lesquels on accéderait à l’intérieur de la terre). Symmes peine à financer une expédition qui validerait sa thèse. Reynolds, fasciné et cultivé ; doué, contrairement à Symmes, pour séduire et convaincre, va alors s’en mêler. Il persuade un riche docteur New-Yorkais d’affréter un navire pour lancer l’expédition vers l’Antarctique et, même, le président John Quincy Adams (il passera devant le congrès), ce qui lui permettra d’allouer des fonds pour cette aventure. Bon, il n’y aura pas d’entrée de « la terre creuse » mais Jeremiah Reynolds posera le pied, après bien des périls, sur le continent antarctique en 1829.

 Ses aventures épiques se poursuivent : il part au Chili, tombe amoureux, fait la guerre. Las et désabusé, il s’embarque sur le Potomac, devient secrétaire particulier du capitaine. A lui l’océan et les rêves de chasse à la baleine blanche abreuvés par des marins à moitié saouls dans les tavernes de Valparaiso. Les rêves ne sont pas (tous) faits pour être réalisés. De retour à New-York, Jeremiah Reynolds boucle ses études de droit, se marie, se lie d’amitié avec Edgar Allan Poe, encore inconnu au bataillon. En 1839, Reynolds publie Mocha Dick, une fameuse histoire de baleinier donc, avant de s’éteindre sans heurts dans l’ancienne maison d’Edgar Allan Poe, en 1859.

 Avec un indéniable talent de narration, Christian Garcin a réussi dans ses Vies multiples de Jeremiah Reynolds (en lice pour  le Grand Prix RTL-Lire 2016) à retranscrire le destin éminemment romanesque de son héros. Ce récit, qui a tout du roman d’aventures, dépayse allègrement le lecteur avec ses voyages, ses histoires, ses croyances utopiques. Christian Garcin a la plume assez virtuose et évocatrice pour agrémenter le plaisir d’une lecture déjà passionnante. Figure archétypale de l’aventurier-explorateur, le téméraire et intrépide Jeremiah Reynolds méritait bien qu’un livre inspiré s’emparât ainsi de sa vie.


Vies multiples de Jeremiah Reynolds, Christian Garcin, janvier 2016, Stock.



 « L’amour de l’aventure, que nous éprouvions avec force et intensité, était devenu la passion maîtresse de nos âmes. Air doux et climats tempérés n’avaient que peu d’attrait pour nous. Depuis longtemps nous attendions avec impatience de pouvoir admirer les royaumes de la neige et de la « glace épaisse », et à présent, pour la première fois, inhalant le souffle froid des icebergs polaires qui se dressaient autour de nous, face à leur grandeur effrayante et sublime, nous accomplissions tout ce dont nous avions rêvé ».

dimanche 31 janvier 2016

Eternelle lumière verte



Francis Scott Fitzgerald, avec Hemingway, c'était ce qui se faisait de mieux dans la littérature d’avant-guerre. 

Ces « malgré-nous » de la littérature, coincés entre l’Armistice et le crash de Wall Street, étaient arrivés à destination du « désenchantement». Ne leur restait qu'à inclure les remugles de cette période dans des romans trempés dans du champagne frelaté.... .  



« Gatsby avait foi en cette lumière verte, en cet avenir orgastique qui chaque année recule devant nous. Pour le moment, il nous échappe. Mais c’est sans importance. Demain, nous courrons plus vite, nous tendrons le bras plus avant... Et, un beau matin... Et nous luttons ainsi, barque à contre-courant, refoulés sans fin vers notre passé. » 
F.S. Fitzgerald

mardi 19 janvier 2016

Michel Piccoli: les choses de sa vie



«Je suis un vieil homme à la mémoire trouée», énonce Michel Piccoli dans son livre de confidences, J’ai vécu dans mes rêves.
Dans cet ouvrage, l’acteur, qui vient de fêter ses 90 ans, échange de belles lettres avec Gilles Jacob (à croire qu'il n'y a rien que cet homme ne sache faire sans classe). 
L’ancien président du festival de Cannes s’est en effet mis martel en tête de faire sortir de son silence celui que le grand public découvrit donnant la réplique à Brigitte Bardot, resplendissante dans la lumière du soleil méditerranéen du Mépris, en 1963.


Michel Piccoli, c’est tout de même près de 200 films, 4 césars du meilleur acteur et deux molières entre 1982 et 2007. 
C'est la scène de la machine à écrire des Choses de la vie, une séance de projection privée avec Fritz Lang dans le Mépris, ou encore une pêche aux écrevisses pagnolesque dans Milou en Mai.
Grâce à Habemus papam, l'homme se paya même le luxe de refuser d'être pape ! Autant le dire tout de suite, Michel Piccoli, ce n'est pas n'importe quoi. 

De son coup de foudre avec Juliette Greco à la relation amicale qu’il entretenait avec Romy Schneider, tous les aspects de sa vie sont abordés dans cette autobiographie. Les bons comme les mauvais.  
Cette ‘’somme’’ de souvenirs s’avère au final précieuse, mais surtout bouleversante. Car le nonagénaire le plus fringuant du cinéma français a encore de très beaux restes, tant stylistiques que cérébraux, sous ce grand front à la Victor Hugo. Et il compte bien nous le prouver.
Au fil des pages, l'acteur raconte ses débuts au théâtre, comment il exerça ce difficile métier de comédien dans un dépouillement total ; refusant de prendre un impressario pour négocier ses contrats, ignorant son image, privilégiant les projets les plus intéressants artistiquement.  «J’espère que nous n’apparaîtrons pas en crânerie à vouloir figurer dans un livre. Il est si compliqué de parler de soi», glisse-t-il en réponse à Gilles Jacob, qui l’interroge sur sa vocation.  
A 90 ans, tant d’humilité force l’admiration.
Alors, amis producteurs, réalisateurs, metteurs en scènes, vous n'auriez pas un rôle pour un petit jeune qui débute ?
Allez soyez chics quoi !
Lui ne rêve que de ça la nuit en tout cas, au mépris de sa santé vacillante.
Pouvoir bondir de nouveau sur les planches, conduire des bolides la cigarette au bord des lèvres, et épater ses conquêtes. «J'aimerais ne pas mourir !», clame-t-il haut et fort. Ce dont rêve tout homme finalement.


J'ai vécu dans mes rêves, Michel Piccoli avec Gilles Jacob.
Editions Grasset.
160p, 16 €

mardi 5 janvier 2016

Correspondances Chardonne/Morand, Morand/Nimier : feux croisés




 Les aficionados Morandiens sont à la fête. Leurs amis Chardonniens ne sont pas en reste. Les copains de Nimier également. Parution du deuxième volume de la Correspondance Chardonne/Morand, ainsi que de la Correspondance Morand/Nimier chez Gallimard, collection Blanche. Il faudrait ajouter, pour être un parfait gentleman, la Correspondance Chardonne/Nimier publiée, elle, il y a vingt ans. 

  Ces correspondances, comme la confiture d’orange, parlent à l’imagination. Elles ont ce parfum de légende, de vague scandale, de passions littéraires. On ose espérer, à leurs propos, des articles moins bêtes et plus justes que celui de Jean-Paul Enthoven dans Le Point, pathétique, et pour tout dire, presque honteux. Le mieux, dans cet article du Point, c’est encore la photo (Blondin, Nimier et Morand « célébrant » l’échec de ce dernier à l’Académie française en 1958). Quoiqu’on pense de tous ces bonshommes, leurs échanges demeurent des documents inestimables. Pénétrer l’intimité de tels écrivains et observer la vie littéraire de cette seconde moitié de vingtième siècle, ça n’a pas de prix.          
                                                                  
 Par ailleurs, rappelons le Qui suis-je ? Chardonne (éditions Pardès) d’Alexandre Le Dinh, toujours disponible et bien accueilli par la critique (Service littéraire, Le Spectacle du Monde, Le Figaro littéraire, Valeurs Actuelles, Le Bulletin Célinien…). 

 A l’instar du premier Tome, la Correspondance Chardonne/Morand est tout à fait délectable. L’élégance lasse et limpide de la phrase chardonnienne voisine sans heurts aux côtés de la prose musclée, virtuose, « d’une belle santé classique » (Chardonne) de Morand. A la fois jubilatoire et fielleuse, amère et pleine d’humour, cette correspondance révèle leur totale liberté de ton. Deux épistoliers corrosifs et irrésistibles. Tandis que Chardonne paresse voluptueusement chez lui, Morand se cogne aux quatre coins de l’Europe : de Londres à Lisbonne en passant par Vevey. Chardonne aime à faire un compte-rendu de la vie parisienne à son complice. Entre mondanités et voyages, lectures et médisances, le repas est copieux. Nul doute, Chardonne et Morand savouraient leurs lettres réciproques. A noter, car c’est assez rare, que leur talent supplante leur vanité, leurs petites perfidies et arrogances.

  Morand, Nimier. Un père et un fils. Un père qui semble rajeunir au contact de ce fils intrépide, talentueux, irrévérencieux. Ce compagnonnage a de l’allure. Le cavalier Morand est remis en selle grâce à la fougue du Hussard bleu. Leur relation est touchante, intéressée aussi, mais elle est d’abord une reconnaissance mutuelle, instinctive, intime. Ces deux là se saluent bien bas, semblent trouver à la vie le même accent grave. D’une affection sincère à une correspondance facétieuse et roborative, il n’y a qu’un pas. Ils partagent le goût de la formule, des jolis bolides, des grands vins, du rugby… Morand commande des chemises chez son tailleur pour Nimier en prenant soin de lui demander son tour de col. "Nimier était mon agent de liaison vers la vie" confiera L’homme pressé après la mort accidentelle de l’enfant triste. Après, ce ne sera décidément plus pareil. 

"Correspondance II, 1961-1963", de Paul Morand et Jacques Chardonne, édition établie et présentée par Philippe Delpuech (Gallimard, 1 150 p., 46,50 euros).


"Correspondance 1950-1962", de Paul Morand et Roger Nimier, édition présentée, établie et annotée par Marc Dambre (Gallimard, 450 p., 34 euros).

Fortune de mer, Jean-Luc Coatalem

  

 Quel est le point commun entre une chanson de Miossec (« Fortune de Mer ») et le prix Goncourt 1912, André Savignon, pour les Filles de la pluie ? Cette chanson et ce récit ont inspiré le nouveau roman de Jean-Luc Coatalem, Fortune de Mer, une histoire joliment énigmatique qui se déroule sur l’île d’Ouessant, fragment de lande et de granit en mer d’Iroise. Qui voit Ouessant voit son sang. 

 A l’instar des Filles de la pluie, Jean-Luc Coatalem va relater des scènes de la vie ouessantine. On connait son goût pour les édens insulaires (Je suis dans les mers du Sud, Le gouverneur d’Antipodia…). Rien de plus évident alors pour ce brestois que de retrouver son nouveau récit en terre finistérienne. La saison estivale touche à sa fin. En ce tout début septembre, dans l’avion le menant de Guipavas à Ouessant, l’apiculteur Robien Lescop aperçoit le grand druide de Bretagne venu célébrer un mariage dans le strict respect de la tradition celte. Dès l’embarquement, il a également repéré une irrésistible reporter-photographe espagnole dont le maintien de danseuse interpelle la gent masculine. 

 Avant les « mois noirs », Ouessant va connaître son drame dans le déclin estival. Robin Lescop, l’habitué de Lampaul, est venu voir les abeilles noires dont la gelée royale permettra peut-être de créer une « crème anti-âge ». Dans l’atmosphère troublante de Ouessant, le héros est confronté à un ballet de déroutants personnages : un groupe d’ornithologues japonais, Vassili le chanteur breton rivé au bar depuis le tangage de ses amours, un drôle de type qui se rêve détective, et cette reporter espagnole, Lucia, qui disparaît bientôt dans la lande… 

 Dans le crachin, la poésie des embruns et les cœurs d’écume, Jean-Luc Coatalem signe un roman en forme de fable errante, tendrement farfelu, onirique et policière. Dans la sauvage Ouessant balayée par les phares, Coatalem déploie tout son talent de conteur, d’écrivain du paysage et de la mélancolie. Si vous aimez le tendre pastel des aubes finistériennes, le crépuscule en mer d’Iroise, alors vous ne serez pas déçus.

Fortune de mer, Jean-Luc Coatalem. Stock. 173 pages.

Le testament syrien, Alain Bonnand


 Un livre dédié aux « chambres à coucher » a toutes les chances de raviver le plaisir. Surtout écrit par Alain Bonnand, un de ces classiques souterrains et singuliers de la littérature française. Ses livres minces et racés aux titres malicieux (Les jambes d’Emilienne ne mènent à rien, Je vous adore si vous voulez, Cécile au diable, etc.) l’ont rendu culte. Ce qu’il y a de bien, c’est qu’il l’ignore encore, ou feint de l’ignorer. Elégance élémentaire. A l’automne dernier, il est revenu avec Le testament syrien, recueil de lettres adressées à son ami et écrivain Roland Jaccard.

 « Ni précis de littérature, ni précipité, ni récit de guerre ; juste un petit livre au titre viennois, voilà ce que je vais commettre » confie-t-il. Avec une placidité exquise et une espièglerie qu’on ne rencontre pas souvent, l’auteur raconte son quotidien à Damas (où il vivait depuis quatre ans) et, sans se faire le témoin du chaos syrien, a quand même des choses à dire : "On a su comment les choses avaient commencé à Deraa : des écoliers de dix et douze ans ont été arrêtés par la police secrète pour avoir Sali les murs avec des slogans de liberté vus à la télévision. (…) Quand ces enfants ont été rendus à leurs parents, il leur manquait les ongles des mains. Peut-être ont-ils bénéficié de cette sorte de soins manucures qui fait les grands guerriers littéraires ; l’avenir nous le dira."  Les syriens évoqués ne sont pas les protagonistes du conflit mais les gens croisés dans la vie de tous les jours qu’Alain Bonnand décrit avec une taquinerie bienveillante : un mendiant (« le spectaculaire »), un coiffeur, un imam, un épicier chagrin, etc. Il observe avec détachement et une causticité savoureuse les évènements :« Tirer ainsi sur les gens…Est-ce bien efficace ! Ces dictateurs sont des idiots. (D’avoir fait des études en Occident ne leur aura servi à rien) ».

 Il est pas mal question de littérature et de cuisine : Bonnand marche sur ses deux jambes. Entre la cuisson des asperges et des omelettes, l’auteur évoque Paul Gégauff (Le Toit des autres :« Giraudoux et Cocteau réunis ; un petit bijou de prose noire et rieuse »), Thomas Raucat (Loin des blondes), André Hardellet (le splendide Lourdes, lentes), Richard Millet, « sans doute l’auteur français qui a aujourd’hui à sa disposition les plus beaux moyens littéraires »… Alors que l’écume des jours s’ensanglante, on voit Alain Bonnand se rendre sur la tombe du poète syrien Nizar Qabbani qui « écrivait une poésie de haut luxe, où la poitrine des femmes occupe une grande place », suivre les résultats de ses équipes de foutebôle favorites (Reims, Sedan), s’occuper de ses filles, correspondre avec son fils demeuré en France…On retiendra un épisode particulièrement jubilatoire : Bonnand « terrorisant » quelques voyageurs français dans l’avion à leur arrivée en Syrie.


  C’est vif, drôle, cynique, dilettante, sensible, farceur. On trouve des phrases qu’on ne lirait pas chez un autre : « J’aime les cimetières, la vie s’y prolonge paisiblement », « Le grand échec de ma vie : je ne serai pas parvenu à être malheureux », « Qu’il y ait une porte, crois-moi, c’est déjà beaucoup » (en réponse à l’inquiétude de son fils qui, à la suite d’un cambriolage, voudrait que l’on fermât la porte à clef), « La littérature, cette grande veuve…La consoler au jour le jour, ce serait bien du boulot ; mais la prendre en passant, une fois tous les quinze ans, la remuer en même temps qu’on la fait rire, pourquoi pas ? »

Le testament syrien, Alain Bonnand, Editions Ecriture

Immortel, enfin, Pauline Dreyfus




« Et puis, heureusement, il n’est pas de l’Académie. » Michel Déon concluait ainsi un article consacré à Paul Morand dans les Nouvelles littéraires. C’était il y a bien longtemps. Depuis, Morand est entré à l’Académie (comme Michel Déon du reste). A fini par rentrer à l’Académie devrait-on dire. Cinq tentatives qui coururent de 1936 à celle, victorieuse, de 1968. Ce fut sa dernière bataille aurait dit Napoléon ; la plus importante se serait-il empressé de préciser. Ce premier roman de Pauline Dreyfus, Immortel, enfin, est une réussite totale. Il force l’admiration. C’est le portrait d’un homme qui, après s’être s’enivré d’ailleurs, est revenu de tout (vraiment de tout). Il y a une jolie phrase qui dit: « J’aimerais mettre un peu de distance entre ma vie et l’heure de ma mort ». Ce livre retranscrit également ça. Le portrait d’une vie à son crépuscule. Un portrait enlevé en diable, plein de grâce et d’esprit, roboratif et précis. Aussi jouissif que d’aller voyager avec une dame. Morandien en somme. 

 « Avant 1944, c’est l’époque qui triomphe chez Morand ; après 1944, il triomphe de l’époque » écrivait si justement Jacques Chardonne. Le même Chardonne qui, le 30 mai 1968, a regardé pour la dernière fois le ciel dans la fenêtre. Morand n’a pas pu se rendre à l’enterrement de son ami, son « maître à vieillir » : pas d’essence, pas de trains ; mai 68 a vraiment fait des ravages…Début de l’été 68, aux Hayes, dans la forêt de Rambouillet, un vieux couple glisse sur l’ultime versant de l’existence. Ca parle rosiers et printemps trop sec chez les Morand. Hélène a 90 ans ; elle est à demi sourde et à demi aveugle. (Plus tard, une jeune élève du conservatoire viendra lui faire la lecture : Nathalie Baye) Paul est octogénaire, arthritique et n’a plus de lettres à écrire à son regretté Chardonne, ce correspondant privilégié. Un coup de fil rompt la morosité ambiante. « C’est le moment » souffle Jacques de Lacretelle. Morand délaisse ses rosiers et rentre s’enfermer pour écrire une lettre : l’Académie, c’est pour cette fois.  

 Définitivement rayé du monde des ayants-droit et des ayants-joie, Paul Morand souffre atrocement des genoux, de l’échec de son dernier livre (Fouquet ou le soleil offusqué), s’étonne de cette nouvelle mode qui veut que les femmes soient bronzées (« Plus jamais les femmes n’auront cette peau de perle, tout opaque d’ombre et de fraîcheur, cette peau qui n’a jamais vu le soleil, abritée par des capelines de paille »). Morand ressasse ses souvenirs : « Il y a plus beau que Paris, c’est la nostalgie de Paris. » Morand déteste les chaises, lui qui n’écrit pas à son bureau mais partout où il le peut : en promenade, à cheval ; il a toujours du papier sur lui. Morand déplore ce nouveau monde « où l’on ne voyage plus, on arrive. » Cet amant insatiable des routes et des voyages sait de quoi il parle. Cette élection est pour lui une revanche. Une revanche sur l’Histoire, sur de Gaulle, sur Mauriac, son ennemi juré qui, en 1945, déclarait « Le pauvre Morand a bien raté son virage. » (allusion au « mauvais » camp choisi par Morand pendant la guerre et à son goût immodéré pour les bolides coûteux et la vitesse) Une revanche surtout sur une époque qui l’a injustement ignoré et qui aurait pu l’oublier définitivement si dans l’immédiat après-guerre Roger Nimier et les fameux hussards ne l’avaient sorti de sa « léthargie helvète. »  

 On reçoit encore avenue Charles-Floquet. On vient toujours prendre du bon temps et des conseils chez les Morand. Jean d’Ormesson, qui vient de publier Les illusions de la mer, salonnarde chez le maître en compagnie du quasi mutique Patrick Modiano (Morand s’est employé pour lui avoir le prix Roger Nimier pour son premier roman La place de l’Etoile) et d’un jeune homme très blond aspirant écrivain : François-Marie Banier. Autrefois (il n’y a pas si longtemps), on croisait Proust, Cocteau, Giraudoux..., Morand pouvait encore monter à cheval, distraire ses maîtresses au Ritz, se griser avec ses bolides entre deux croisières…C’est cruel, une mémoire. L’élection approche. L’occasion de passer en revue les échecs passés pour mieux jouir de la consécration à venir.



 En 1933, Morand n’a fait que « tâter le terrain. » On l’encourageait déjà à figurer sous la coupole. Un journal littéraire de 1928 avait interrogé ses lecteurs via un sondage pour savoir quel jeune écrivain devrait rentrer, en premier, à l’Académie. Le nom de Morand était arrivé largement en tête. Sa première candidature remonte à 1936 : ça coince. Récidiviste, Morand retente le coup en 1941 mais c’est la guerre : les académiciens refusent une nouvelle élection tant que la France sera occupée. Une déveine pourl’homme pressé. Et puis c’est la fin de la guerre, l’exil à Vevey, Morand n’est même pas sûr de revoir un jour la France, alors l’Académie ! 1957. Plus d’une décennie est passée.  Silence sépulcral autour du nom de Morand. L’exil suisse a des allures de malédiction. Morand n’en finit pas de payer son attitude pendant la guerre. (Il n’est pas resté à Londres en 1940 avec de Gaulle. Il fut par deux fois ambassadeur du gouvernement de Vichy. De Gaulle confiera notamment : « Il m’a manqué. » Ce livre révélera la « vraie » raison pour laquelle Morand est rentré à Paris en 1940 ; rien de politique) Voyant que l’élection de Morand parait acquise en cette année 1957, les milieux de gauche s’organisent et décident d’une campagne (virulente) dont la seule intention est de faire renoncer Morand à se présenter. Mauriac, plus vipérin que jamais, écrit le 15 mars en une du Figaro littéraire : « Voilà donc Bonnard qui revient d’Espagne, à une heure qu’il juge propice, celle où un autre écrivain du même bord avance d’une marche prudent vers la Coupole… » 

 Du même bord...Perfide Mauriac qu’on préfère avoir vu signé et organisé la demande de grâce pour Brasillach en 1945. Il jalouse en fait terriblement Morand qui fut son rival et l’homme qu’il rêvait sans doute secrètement d’être. Mauriac fait alors signer une pétition à dix académiciens qui goûtent peu la possible entrée de Morand à l’Académie. (Parmi les signataires : Jules Romains, André Chamson) On l’aura compris : il ne s’agit en rien de littérature pour cette élection de 1957. Ce n’est qu’une histoire de vengeance fielleuse, de bassesse politicienne, d’égos meurtris. « Les membres soussignés de l’Académie française ne contestent pas les titres littéraires de ce candidat mais font par de leur émotion et de leur trouble. » Il y aura riposte du « camp Morand. » Roger Nimier en tête qui, en une de Arts le 7 mai 1957 écrit : « Les belles voitures de Paul Morand lui ont fait beaucoup d’ennemis. Ecrivains, allez à pied ! » L’Affaire Morand fait la couverture de la revue avec une photo de l’écrivain au volant d’un bolide. On aura beau faire remonter tous les noms de juifs que Morand a aidés pendant la guerre, rien n’y fera. Morand ne verra toujours pas l’Académie. Pendant l’élection, une atmosphère de guerre civile ; Mauriac y déclarant même : « Heureusement, nous n’avons pas apporté nos épées… » 
 En 1959, c’est de Gaulle revenu au pouvoir qui fait savoir qu’il ne donnerait pas son approbation à l’élection de Morand « si l’Académie le décidait. » Morand retirera sa candidature ; il faudra patienter, encore…  

 Immortel, enfin, Pauline Dreyfus. Grasset 

mardi 29 décembre 2015

Eric Neuhoff, à la vie comme devant l'écran


On aime son élégance sensible et malicieuse. Il y a chez lui quelque chose de très français, un savoir vivre évident. Une pudeur et une sincérité émouvantes. Ses livres ont fait notre éducation sentimentale. Ou quelque chose comme ça. Il est le prix Roger Nimier 1990 avec Les Hanches de Laetitia. Il a écrit l’un des plus beaux livres sur les souvenirs et la paternité : Comme hier. Son style « ressemble à un costume en lin – chic, froissé, léger » (Jérôme Leroy). Eric Neuhoff aime les mots d’esprit et la beauté du geste. Il n’est pas contre le fait de regarder le passé. Il aime Michel Déon, Truffaut, le style et le panache. Il a visionné Le Mépris une bonne trentaine de fois sans jamais s'en lasser, et écrit ses livres au stylo bille. C'est dans une brasserie du si cinégénique boulevard Saint-Germain que nous le retrouvons, ce fameux boulevard aujourd'hui à sens unique, mais que l'on découvre à double-sens dans Le Feu follet. En sa compagnie, nous évoquons ses livres, convoquons quelques souvenirs, parlons de Maurice Ronet, Pascal Jardin, du cinéma en général. Le soleil brille et les idées fusent, un peu comme des bulles de champagne, cet alcool qui « enchante la mémoire ». 

De Nécessité Vertu : A quel âge avez-vous décidé de devenir écrivain ?
Eric Neuhoff : La première fois à huit ans. Je me souviens, j'avais écrit dans un cahier un petit livre sur Billy the Kid. Je venais sûrement de découvrir les albums de Lucky Luke. Ca s'appelait « le succédeur ». J'avais montré cela à mes parents, qui m'avaient alors dit : « Non, c'est le successeur qu'il faut écrire ! » Cette histoire d'écriture m'est revenue huit ans plus tard, à l'âge de 16 ans, en achetant aux éditions 10/18 un recueil des articles de Jean-Louis Bory. C'est à ce moment-là que je me suis dit : voilà ce que je veux faire ! Et puis, lorsque j'avais vu que Patrick Besson, qui avait le même âge que moi, publiait Les Petits Maux d'amour aux éditions du Seuil tandis qu'il était en terminale, je me suis dit que ce devait être facile et qu'il serait grand temps de me secouer un peu !

D.N.V : Quel serait l'endroit idéal ou vous aimeriez vivre ? Un manoir à la Sagan ?
E.N. : Paris dans le 7e arrondissement. Je n'aime pas la campagne, ça me rappelle trop la province où j'ai grandi... Sinon une maison au bord de la mer Méditerranée lorsqu'il fait grand beau temps, pourquoi pas. Ce ne serait d'ailleurs pas forcément pour y écrire, juste pour y être bien. Parce qu'on peut très bien vivre sans écrire.

D.N.V : A quels moments écrivez-vous ?
E.N. : Je n'écris que quand je n'ai rien d'autre à faire. Quand je n'ai pas un bon livre à lire sous la main ou un bon film à voir.

D.N.V : La notion de plaisir est donc prépondérante ?
Oui, autrement ce n'est pas la peine... Cela me rappelle la phrase de Jacques Laurent il y a longtemps dans une émission de radio à l'encontre d'une romancière qui se lamentait : «- Oh là là, c'est tellement difficile d'écrire ! C'est dur... la page blanche, je souffre ! »... Et Jacques Laurent avait alors eu cette réplique magnifique : « Si vous n'êtes pas faite pour ça n'en dégoûtez pas les autres ! » J'avais trouvé ça génial.

D.N.V : Vous écrivez facilement ?
E.N. : Oui, vite et mal ! La difficulté pour moi au final c'est de m’asseoir et de prendre une feuille de papier et un stylo. Autrement je suis toujours tenté d'aller au café, voir les copains ou un bon film. Mais une fois que je m'assied ça va assez vite.

D.N.V. : Lequel de vos livres préférez-vous ?
E.N. : Le premier. Je me souviens du jour où j'ai reçu les épreuves, ça m'a quand même fait un choc. La vie bascule...

D.N.V. : Dans Précautions d'usage, le tout premier d'entre eux publié en 1982, vous décrivez votre rencontre avec Jean d'Ormesson. Cela s'est-il vraiment passé comme dans votre livre ?
E.N. : Je lui avais écrit car j'avais beaucoup aimé Au plaisir de Dieu et il m'avait répondu. Je ne me rendais pas compte que le directeur du Figaro avait sans doute autre chose à faire que de recevoir un type de 21 ans. Mais à l'époque ça me semblait tout à fait normal. Je pensais même qu'il allait me dire : « Vous déjeunez où ? Venez je vous invite au restaurant !». Quand on voit comment les choses se passent en réalité l'anecdote prête à sourire !

D.N.V. : Relisez-vous vos livres parfois ?
E.N. : Je ne relis jamais mes livres. Je ne voudrais pas avoir envie de corriger des choses !

D.N.V. : Cela vous démangerait-il à ce point ?
E.N. : On publie pour arrêter de corriger un peu en vérité. Précautions d'usage ou encore Un triomphe sont des livres de jeune homme. C'est d'ailleurs peut-être ce qui fait leur qualité, ou leur défaut !

D.N.V. : On le voit dans votre livre sur Michel Déon, vous excellez dans l'art du portrait. Avez-vous plus de facilités dans cet exercice ?
E.N. : Le portrait est plus facile c'est certain, car on a des béquilles. Il y a la personne, ce qu'elle a fait... La difficulté est surtout de trouver un angle d'attaque.

D.N.V. : Dans vos Insoumis vous dressez le portrait de cinq personnages hors du commun (Pascal Jardin, Maurice Ronet, Dominique de Roux, Jean-Pierre Rassam et Paul Gégauff). Pourquoi avoir choisi ces cinq-là ?
E.N. : J'avais trouvé qu'il y avait des parentés entre eux. Ils sont cinq, sont tous morts et avec eux a disparu un certain art de vivre, quelque chose de très français. Ils ne rentraient pas dans le lot. Ils avaient surtout en commun le fait qu'aujourd'hui ils ne pourraient plus exister. L'époque ne le permettrait pas. Paul Gégauff, l'inventeur du fameux dîner de cons, était tellement provocateur que personne ne l'aurait reçu. Comme il n'y a plus de producteurs de cinéma, Pascal Jardin n'aurait jamais pu écrire une centaine de scénario comme il l'a fait. Dominique de Roux, qui rêvait de réconcilier De Gaulle et Mao, n'aurait jamais pu monter sa maison d'édition ni écrire ses livres. Ronet, qu'on a tué tant de fois au cinéma, n'aurait été embauché par personne, parce qu'il buvait trop et était trop à droite. Quant à Rassam (La grande bouffe, La maman et la putain) n'en parlons pas !

D.N.V. : Vous brossez un portrait de Pascal Jardin dans vos Insoumis assez frappant. Comment expliquez-vous qu'il soit si peu connu ?
E.N. : Parce que les gens oublient tout ! Ils ne savent pas qui écrit les films. Ils connaissent déjà à peine le nom du metteur en scène, alors celui du scénariste... C'est le vilain petit canard du cinéma hexagonal. A une époque, la profession avait ses lettres de noblesse. On disait scénariste et cela se prononçait Michel Audiard, Paul Gégauff, Pascal Jardin, Jean-Claude Carrière, Jean-Loup Dabadie. Heureusement il y a toujours un petit culte pour ces gens-là. C'est comme ça qu'on a un peu de chances de durer. En la matière, je crois qu'il faut être bolchévique, peu nombreux mais déterminés !

D.N.V. : Il y a quand même le cas particulier d'Audiard ?
E.N. : Oui mais Audiard en a bavé de son vivant... Je me souviens de Jean-Louis Bory qui disait : « J'ai encore marché dans de l'Audiard, mais heureusement c'était du pied gauche ! » Alors qu'aujourd'hui c'est devenu un classique. Tout le monde connait les répliques du Tontons flingueurs par cœur. Mais il a gagné sur la durée, la preuve.

D.N.V. : Travaillez-vous sur un nouveau livre actuellement ?
E.N. : Je viens de finir un texte de 50 pages sur Audrey Hepburn et Hubert de Givenchy pour un album au Chêne et là je reprends le roman Costa Brava que je dois à Albin Michel depuis des siècles. L'action se déroule dans les années 60-70 en Espagne mais seulement l'été. Le thème c'est les Français en vacances au bord de la mer là-bas. Le personnage principal emmène ses enfants sur la Costa Brava de nos jours, qui eux trouvent ça nul. Du coup il essaye de leur expliquer comment c'était avant, lorsque le pays n'était pas encore bouffé par le tourisme, etc.
D.N.V. : Duquel de vos romans êtes-vous le plus fier ?
E.N. : J'espère que ce sera Costa Brava ! Je ne sais pas encore ce que ça donnera, mais c'est le plus ambitieux. L'histoire court sur 20 ans. Mais il faudrait que ce soit un peu épais cette fois, pour avoir le sentiment de la durée.

D.N.V. : Parlons un peu cinéma si vous le voulez bien. Quels sont les films que vous regardez le plus souvent ?
E.N. : Le Feu Follet ; indémodable. Citizen Kane ; nul besoin d'être spécialiste pour savoir que ce film a tout inventé. Nos plus belles années de Syndney Pollak ; le film le plus fitzgeraldien que je connaisse. Alors que les adaptations des romans de Fitzgerald sont en règle générale toujours ratées, là il y a vraiment eu quelque chose. On arrive même à y trouver Barbara Streisand jolie ! Et puis il y a Vincent, François, Paul et les autres. A chaque fois que je regarde ce film je trouve de nouveaux détails que je n'avais pas remarqué au début. Jean-Loup Dabadie a fait un boulot inouï avec Sautet sur le scénario de ce film.

D.N.V. : Vous citez Le Mépris de Jean-Luc Godard dans au moins quatre de vos livres, si ce n'est plus. Quel rapport entretenez-vous avec ce film ?
E.N. : Si le cinéma est peut-être un art, c'est sans doute à cause de films comme ça qu'on peut le penser. Sa séquence d'ouverture constitue à elle seule un morceau d'anthologie. C'est un film qui s'enrichit à chaque visionnage. Je l'ai vu au moins trente fois et comme j'ai une grande faculté d'oubli je redécouvre encore des choses à chaque fois que je le regarde. 

D.N.V. : Jean-Luc Godard était-il au sommet de son art dans ce film selon vous ?
E.N. : Godard dans tous ses autres films, c'est un type qui n'a rien appris sur l'amour, l'âge adulte, l'enfance. Mais là, assez curieusement, il fait la démonstration d'une maturité, d'une compréhension des rapports entre hommes et femmes qui est assez bluffante... Il ne l'a peut-être pas fait exprès cela dit ! 

D.N.V. : A ce sujet, est-ce vrai que vous l'avez croisé un soir, marchant seul sur la Croisette à Cannes ?
E.N. : Oui tout à fait.

D.N.V. : Racontez-nous...
E.N. : Une nuit vers trois heures du matin, je l'aperçois qui boite sur la Croisette, mal rasé, en veste en tweed malgré la température (c'était le moment où il était un peu dans le creux de la vague, et pas encore redevenu à la mode). Il était seul, avec son cigare. Son film Passion avait été plus ou moins sifflé. Là-dessus, j'ai presque envie d'aller lui serrer la main, de lui dire combien ses premiers films ont compté pour moi. Mais je n'ai pas bougé.

D.N.V. : Pourquoi donc ?
E.N. : Qu'est-ce que ça pouvait lui faire, qu'on ait aimé ses premiers films ?

D.N.V. : On vous rattache souvent à une tradition très française des nouveaux hussards, mais vous êtes aussi un passionné de littérature américaine. Quels auteurs appréciez-vous ?
E.N. : J'adore la littérature anglo-saxone en effet. Richard Ford, Bret Easton Ellis quoi qu'on en dise, beaucoup d'autres... Je trouve la littérature américaine vraiment formidable. Il y a un souffle, et puis ils savent raconter des histoires, ce qui n'est pas toujours évident chez les Français. Très peu savent le faire.

D.N.V. : Qui par exemple ?
E.N. : Besson sait faire.

D.N.V. : Qui d'autre appréciez-vous dans la production littéraire française actuelle ?
E.N. : J'apprécie Frédéric Beigbeder, parce qu'il sait écrire. Sa chance à lui, et presque malgré lui, c'est que les rares gamins qui ont envie d'écrire le font à cause de lui. J'aime beaucoup Charles Dantzig aussi.

D.N.V. : Vous venez de publier un Dictionnaire chic du cinéma, aux éditions Ecriture. On peut également vous retrouver dans l'émission de cinéma Le Cercle, animée par Frédéric Beigbeder. Dans quel rôle êtes vous le plus à l'aise, lorsque vous démontez un film façon puzzle ou lorsque vous défendez un film avec passion,  comme vous savez si bien le faire dans vos livres?
E.N. : C'est plus amusant et gratifiant de démolir un film de façon marrante. Mais c'est beaucoup plus difficile de trouver les mots pour donner envie d'aller voir un beau film. Le tout si le film est sans intérêt, c'est d'essayer d'être plus intéressant que le film pour se faire pardonner.

D.N.V. : Etes-vous aussi client de séries américaines, et si oui lesquelles?
E.N. : J'en regarde tout le temps. Je trouve ça très bien fait. En ce moment, je suis la saison 6 de Mad men ; ils fument et boivent du whisky à longueur de journée là-dedans, The Hour, dont l'action se déroule à la BBC dans les années 60 ou encore Breaking bad sur le prof de chimie qui devient trafiquant... Je ne sais pas comment ils font car ce ne sont jamais les mêmes scénaristes qui les écrivent mais il faut tout de même reconnaître que c'est extrêmement bien foutu.

D.N.V. : Quelle est la dernière pépite vue au cinéma que vous nous conseilleriez d'aller voir ?
E.N. : Nebraska d'Alexander Payne, c'est formidable. Le film est en noir et blanc, c'est magnifique.

D.N.V. : Et le film à ne surtout pas voir ?
E.N. : Le dernier Catherine Breillat... Mais là c'est un pléonasme.

D.N.V. : Vous dites, je ne sais plus trop à quel sujet , que « certains sont faits pour la fraternité, pour se perdre dans ses méandres, pour le vacarme des serments ». Est-ce votre cas ?
E.N. : Je l'aimerais. Je crois beaucoup en l'amitié, aux bandes, aux choses comme ça. Pour moi, les trahisons en amitié sont pires que les trahisons amoureuses, qui font presque partie du lot. Lorsqu'il s'agit d'amitié, ce qui est gênant, c'est qu'on a vraiment l'impression de s'être fait piéger et d'avoir été pris pour un con.

D.N.V. : La trahison amoureuse est justement l'un des thèmes abordés dans Mufle, qui est également un modèle de concision. Comment êtes-vous parvenu à un tel résultat ?
E.N. : C'était en effet le but recherché. Mes livres ne sont jamais bien longs de toute manière. Je pars toujours pour écrire Guerre et Paix et cela finit le plus souvent en petite plaquette ! Parce que je m'ennuie... J'aimerais écrire des livres comme Un Taxi Mauve ou comme les romans de John Irving, mais je ne dois pas être fait pour ça. Le problème c'est que bien ou mal on s'est toujours donné autant de peine, ou pas assez je n'en sais rien... Et puis ce n'est pas à l'auteur de juger le résultat. Il n'y a que Christine Angot pour parler de son travail en disant « c'est de la littérature ».

D.N.V. : Quel conseils donneriez-vous, rétrospectivement, à l'écrivain débutant  que vous étiez il y a de cela trente ans ?
E.N. : Je ne sais pas trop car je trouve que j'ai eu beaucoup de chance. Dans les années 80 on s'est quand même beaucoup amusé. C'était avant le règne de l'argent partout, le cinéma était encore pas mal du tout ; on est beaucoup sorti, on a publié des livres... J'ai aussi eu l'immense chance de rencontrer tous les gens que j'appréciais.

D.N.V. : Etes-vous mélancolique de cette période ?
E.N. : Non parce que j'ai l'impression de continuer à faire la même chose.

D.N.V. : Finalement votre « malheur » n'aura-t-il pas été d'avoir publié trop tôt ?
E.N. : Ah non trop tard ! Moi je voulais être Sagan....

D.N.V. : Quelle rencontre vous a le plus marqué ?
E.N. : Ma rencontre avec Michel Déon, qui est devenu un ami. J'avais été le voir en Grèce. Un beau souvenir. 

D.N.V. : Que peut-on vous souhaiter aujourd'hui, si ce n'est d'entrer à l'Académie ?
E.N. : Non merci ! Je ne peux pas m'entendre avec 39 personnes en même temps. Ou alors il faut y aller comme Jacques Laurent, pour ne pas finir sous les ponts...

D.N.V. : On ne peut pas vous quitter sans vous poser cette question essentielle : qu'est devenue Laetitia Hèze ? (l'héroïne des Hanches de Laetitia)
E.N. : Comme je l'avais inventée, j'espère qu'aujourd'hui elle existe. C'était plus une rêverie de cinéma. Mais j'aurais aimé qu'elle existe vraiment à l'époque.
                                                        

samedi 19 décembre 2015

Le Plaisir en toutes choses, Alexandre Astruc



  Il est, avec Michel Déon, le plus éminent nonagénaire français. Rien que ses débuts sont épatants : en 1945, à 22 ans, il publie son premier roman (Les Vacances, Gallimard) tout en suivant le procès de Brasillach pour le journal Combat. Ca a quand même de l’allure. Critique, romancier, cinéaste, Alexandre Astruc raconte le tourbillon de sa vie dans un recueil d’entretiens (avec Noël Simsolo) savamment intitulé Le Plaisir en toutes choses. Le « tonton de la Nouvelle Vague », comme le surnomma Godard, est bien fringuant.

 Sous l’Occupation, il écrit ses premiers articles dans la presse littéraire. Copain avec Sartre et Boris Vian, il vend La cause du peuple. Le voilà bientôt dans les Cahiers du cinéma. En 1948, dans la revue l’Écran français, il signe un article qui le situera dans le paysage cinématographique français : « Naissance d'une nouvelle avant-garde : la caméra-stylo ». « L’auteur écrit avec sa caméra comme un écrivain écrit avec un stylo » affirme t’il. La frontière entre scénariste et réalisateur s’efface. Le genre « cinéma d’auteur » n’est plus très loin. La suite logique l’amène à mettre en scène son premier long-métrage, Les Mauvaises rencontres, en 1955. S’ensuivent La Proie pour l'ombre, La Longue Marche, Flammes sur l’Adriatique… Il ne tarde pas à travailler pour la télévision en adaptant brillamment Flaubert (L'éducation sentimentale), Maupassant (Une vie), Edgard Poe (Le Puits et le Pendule, avec Maurice Ronet), Balzac ou encore Simenon. Il songe toujours aujourd’hui à adapter des nouvelles de Mérimée !

 Ces entretiens reviennent sur les rencontres et les différentes étapes de son parcours. Le refus d’Alexandre Astruc de tout sectarisme, de l’idéologie, l’a amené à coudoyer de biens différents compagnons. Alexandre Astruc fréquentait Nimier, Blondin, Bardot, Sagan, Antonioni, Visconti, Aragon, Malraux, Roger Vadim, Anouk Aimée, Clouzot, Heidegger, Orson Wells, Desnos… Parfum de légende… Ce qui plaît également chez lui, c’est la place qu’il accorde à la littérature dans son œuvre de cinéaste. Il y a chez lui l’idée qu’il n’y a pas grand-chose au-dessus des livres. Il faudrait d’ailleurs relire ses romans : La Tête la première, Le Serpent jaune, Le Permissionnaire, Ciel de cendres…

 Alexandre Astruc, le Plaisir en toutes choses — Entretiens avec Noël Simsolo

Éditions Neige — Écriture, mars 2015



Les Gens de la nuit, Michel Déon



 Reparaît ces jours-ci à la Table Ronde un roman méconnu de Michel Déon, Les Gens de la nuit, publié pour la première fois chez Plon en 1958. On y suit la déambulation sentimentale et alcoolisée d’un jeune homme vert et triste dans le Paris noctambule des années 50.

 Le fameux incipit, « Cette année-là, je cessai de dormir », donne le ton. Le héros, Jean Dumont, nous emporte avec lui dans ses rondes de nuit. Après une peine de cœur et luttant contre le poids d’une « absence intolérable », ce fils d’académicien s’engage dans la Légion. De retour à Paris trois ans plus tard, Jean Dumont ne parvient pas à se dépêtrer d’insomnies chroniques. Il explore alors la faune nocturne parisienne. Prolongement de la vie dans la vie, la nuit est une maîtresse insoumise et capricieuse. Jean Dumont la fait découvrir à de fortunés étrangers.

 Sans être un récit autobiographique, Les Gens de la nuit est ce qu’on appelle un « roman vrai ». C’est le temps « des phonos et des disques, des séminaristes “indochinois”, des voitures décapotables, de la passion pour le whisky ». Place Pigalle, boîtes de nuit, l’aurore à Montparnasse ou Montmartre, Jean Dumont vagabonde. Ses fréquentations sont romanesques. Gisèle est sa belle de nuit toxicomane. Lella, militante communiste traquée par la police, est la maîtresse d’un ancien SS devenu peintre et cracheur de feu, Michel. 

 Du jazz aux déboires idéologiques, de la violence à la camaraderie, des amours distraites à la recherche du salut, Les Gens de la nuit est le roman du mal de vivre et de la vie malgré tout. Un cours du soir où les boissons d’homme aident à résoudre les équations de la nuit. Où les blessures et les femmes – c’est un peu la même chose – nous font décrocher malgré nous le certificat de la vie.

 Les Gens de la nuit, Michel Déon, La Table Ronde, 186 pages, mai 2015